Colloque : Champs littéraires nationaux et espace européen

0.- Explication du colloque

Abstract: • L’objectif de ce colloque est de contribuer à faire progresser la connaissance des conditions sociales de production, circulation, transplantation, transformation, accueil des idées et des formes textuelles et artistiques, à travers des analyses portant au jour notamment les articulations et les tensions entre le local et le global, sans limites chronologiques ni disciplinaires. Seront privilégiés les recherches empiriques (aussi bien analyses des flux que études de cas) posant des questions générales, concernant non seulement la traduction mais tous les effets du transnational sur le national et, viceversa, l’effet de prisme que chaque tradition exerce sur les représentations et sur les produits forgés par d’autres traditions.

• Dates prévues pour le colloque : 3-5 mai 2007

• Langues du colloque : français et anglais

La dialectique du national (régional) et du transnational dans la production et la réception des produits culturels

Les études de littérature comparée ont eu le mérite de faire émerger la dimension transnationale de la littérature à une époque où, au contraire, l’historiographie littéraire de chaque pays se consacrait surtout à constituer rétrospectivement le récit des origines et de l’essor de sa littérature nationale. Mais le comparatistes traditionnels se limitent généralement à deux types d’opération ; d’une part, ils confrontent les produits de lieux et/ou de moments différents, en cherchant à faire émerger des ressemblances et des oppositions ; de l’autre, ils étudient les contacts et les échanges manifestes, documentés. Ils procèdent le plus souvent de manière impressionniste et éclectique, sans soumettre à l’analyse et historiciser les prénotions héritées de l’histoire littéraire. Ainsi, faute de tenir compte de la diversité des processus historiques qu’ils rapprochent, il risquent de comparer l'incomparable. De plus, ils présupposent implicitement une théorie de l’action interactionniste, qui explique les faits comme résultats des interactions entre des sujets (ou des institutions, traitées comme des sujets) car elle ne prend en compte que les relations immédiatement visibles entre les agents. La sociologie depuis Durkheim a remis en question ce type d’explication. Le monde social est déjà là, structuré et « objectivé » par son histoire, lorsque les agents y font leur entrée. Et ses structures, ses divisions, ses hiérarchies orientent la perception et les choix des agents à travers des oppositions et des affinités qui définissent la possibilité, la probabilité et la forme des interactions (alliances, luttes, etc.). L’espace des positions agit comme un « révélateur des dispositions » qui tend, en phase d’équilibre, à commander les prises de position des agents, et ces effets structuraux sont loin de se réduire au réseau des interactions observables. C’est pourquoi, selon Bourdieu, pour comprendre le « point de vue » du « sujet », il faut d’abord appréhender les structures sociales « objectivées » et la position que le sujet y occupe, même s’il ne faut pas négliger de prendre en compte la dimension subjective, symbolique, puisque les perceptions, les représentations, les intentions, les émotions des agents contribuent à façonner le fonctionnement et le sens du monde. Bref, cette vision demande de reconstituer à la fois la structure des rapports de force impliqués (politiques, économiques, symboliques etc.) et les représentations (les différents notions d’intellectuel, littérature, genres littéraires, art, philosophie… ; les images des différents pays et régions du monde, des religions, des disciplines ; la conception de l’histoire…) ainsi que les processus qui ont engendré et renforcé ces représentations, y compris les instances et les institutions qui en assurent la transmission. Aussi ne suffit-il pas de prendre en compte les transformations du marché économique et l’histoire politique, mais il faudrait accorder méthodiquement une attention privilégiée au rôle de l’Etat, aux systèmes d’enseignement, aux transformations produites par les progrès de la scolarisation, aux traditions religieuses, à l’organisation de la culture, au pouvoir des médias. En tant que vision structurale, l’approche que propose Bourdieu est certes proche de théorisations telles que la polysystem theory élaborée par Itamar Even-Zohar et par Gideon Toury, s’inspirant des suggestions des formalistes Russes, Tynianov notamment. On peut aussi citer les contributions d’auteurs tels que Immanuel Wallerstein, De Swaan, Schott, Laitin. L’entreprise de Bourdieu se distingue toutefois en ce qu’il s’est efforcé d’élaborer des principes anthropologiques généraux, cohérents et systématiques, permettant de mieux appréhender et d’expliquer la genèse, l’évolution et les transformations des structures culturelles, ainsi que les relations entre les différentes dimensions de la vie sociale. Plus que comme un ensemble de « systèmes » corrélés, la théorie des champs invite à penser le fonctionnement des phénomènes culturels comme le produit des articulations et des tensions entre les logiques différentes dont ils relèvent, procédant de principes de hiérarchisation différents : logiques linguistiques, culturelles dans tous les sens du terme, médiatiques, politiques, économiques ; logiques transnationales et logiques locales (régionales/nationales), autonomie et hétéronomie, diversification et standardisation, universalisme et particularisme, hybridation et recherche de l’identité. Si la structure et les hiérarchies de l’espace transnational englobant exercent toujours des effets sur la production, les propriétés, la circulation et la réception des produits culturels, il faut également tenir compte de la logique spécifique de chaque tradition particulière, du fait que, s’instituant dans les têtes et dans les choses, les traditions nationales et/ou régionales ont exercé et exercent des effets considérables, que risquent d’oublier ceux qui, tel Edward Said, tout en dénonçant les rapports de domination, s’attachent à souligner les points de contact, dans une intention de réhabilitation des cultures dominées. On ne saurait comprendre la manière dont les différentes logiques jouent dans les transferts culturels sans prendre en considération, notamment, des facteurs tels que la position de l’espace d’origine et des espaces d’accueil dans l’espace transnational, la structure et le fonctionnement de ces espaces, aussi bien que les positions des instances et des agents impliqués. Cette vision « relationnelle » ne va pas de soi, au contraire, elle est toujours à reconquérir, contre le fausses évidences, comme le montre le fait que bien des travaux soi-disant sociologiques tendent à proposer comme principe d’explication la « personnalité », l’initiative et le rôle des agents – auteurs, « découvreurs », « médiateurs », traducteurs, éditeurs, préfaciers, critiques, lecteurs- au lieu d’interroger les conditions sociales de possibilité des univers qui rendent possible l’émergence de ces agents, avec leurs propriétés, et qui orientent les relations qu’ils entretiennent de même que les « stratégies » qu’ils mettent en place, dans la production, la diffusion et la réception des œuvres. Quel que soit leur objet, les participants de ce colloque sont invités à se placer dans une perspective structurale, en retraçant le système de relations pertinent (à définir cas par cas) qu’il faut prendre en compte pour expliquer les caractéristiques et les conduites des agents, ainsi que leur produits. Les analyses de Bourdieu dans Les Règles de l’art portent principalement sur l’histoire littéraire française, qui ne représente qu’un « cas particulier du possible », et un cas limite, du fait que dans aucun autre pays le processus d’autonomisation du champ et de différenciation structurale entre le pôle restreint et le pôle de la grande production ne s’est développé à un degré comparable. Mais Bourdieu croyait, comme Marx et Weber, que le transfert de modèles construits pour rendre compte des réalités les plus complexes et différenciées permet de mieux comprendre, par un travail de comparaison méthodique, des configurations plus simples. Le réseau ESSE, en favorisant la confrontation entre des chercheurs travaillant sur des aires culturelles, des époques et des objets très variés, permet de vérifier et de poursuivre cet effort de modélisation et de systématisation, et décourage les généralisations hâtives, en faisant émerger ce qui est spécifique de chaque configuration examinée et relève d’une étude historique, ou, mieux, « génétique ». Bien des problèmes auxquels nous nous sommes heurtés dans cet effort tiennent sans doute à un défaut de vigilance épistémologique dans l’usage et la transposition des concepts. Sans s’en apercevoir on peut naturaliser la notion de champ, en oubliant que les concepts théoriques ne décrivent pas des réalités, mais ne sont que des instruments pour désigner un mode de pensée et de construction d’objet. On risque ainsi de conférer implicitement à ce concept une acception normative, comme si pour parler de champ il fallait le degré très élevé d’autonomie et de bipolarisation qui caractérise le fonctionnement de la littérature française à la fin du XIXe siècle. Le concept d’autonomie devient trop flou si on omet de le préciser, en distinguant entre autonomie par rapport au pouvoir politique et autonomie par rapport au marché, et de fournir des indicateurs. Et il y a toujours le risque de traiter l’autonomie comme un principe axiologique, un critère de valeur -tentation à laquelle, par ailleurs, Bourdieu lui-même a parfois cédé, surtout dans ses dernières années, sans doute pour renforcer sa lutte contre l’emprise croissante du marché. La notion de champ est une métaphore spatiale, comme les notions d’espace culturel, géographie artistique, centre et périphérie. Ces métaphores peuvent être utiles, pourvu qu’on ne prenne ces représentations pour des descriptions de la réalité. Ainsi l’opposition centre/périphérie ne devrait pas faire oublier qu’il n’y a jamais eu un seul centre mondial, mais plusieurs ; que dans les capitales littéraires il y a des positions plus autonomes et d’autres plus hétéronomes, des dominants et des dominés, de même que dans les périphéries; que l’innovation n’est pas forcément le produits des capitales, des auteurs les plus compétents et les plus autonomes: au contraire, l’histoire littéraire montre que si les capitales ont le pouvoir de consacrer, l’innovation provient souvent de la périphérie. Les métaphores spatiales peuvent occulter le fait que les agents et leurs conduites se réfèrent simultanément à plusieurs « jeux » divers, relativement autonomes et en même temps étroitement imbriqués et par certains aspects interdépendants, dont l’articulation est source de tensions, car chacun est caractérisé par des enjeux différents. Tout le monde est de plus en plus obligé de se situer par rapport à des principes de division divers, linguistiques, culturels, religieux, géopolitiques. Une même langue, dans des variantes différentes, peut être employée dans plusieurs pays différents, et ces différences ne sont certes pas sans effets. Le champ culturel n’est pas une réalité empirique délimitée par les confins politiques d’un pays ou par les confins d’une aire linguistique. Ainsi la production culturelle de la RDA, dans la période où l’Allemagne a été divisée, fonctionnait par certains aspects comme un champ, avec ses dynamiques propres, mais faisait partie également d’un champ allemand plus vaste, à son tour en relation privilégiée avec les autres traditions nationales de langue allemande, et par ailleurs situé dans le champ culturel mondial, défini à chaque moment par l’état des rapports de force entre les pays, les cultures, les langues, les marchés. Quelle que soit la dimension de l’ensemble en question, la notion de champ peut servir, en général, dans tous les cas où un phénomène social fonctionne comme un système de rapports de force et de luttes relativement indépendant, qu’il faut prendre en compte (en même temps que la structure du contexte où il est situé) pour expliquer ses produits : un groupe, une rédaction de revue, le champ des groupes et des revues, une tradition disciplinaire, l’ensemble des disciplines, un contexte régional, une nation, l’espace transnational… On peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux ne pas recourir à la notion de sous-champ, faussement précise, car tout champ est à la rigueur un sous-champ, relevant simultanément de plusieurs champs différents. Dans un chapitre des Règles de l’art, Bourdieu décrit la relation entre l’espace des œuvres et l’espace des lecteurs (critiques, fractions du public) comme un « ajustement involontaire », qui peut apparaître comme une « harmonie préétablie », en ce qu’il est fondé sur l’homologie « quasi parfaite » entre l’espace des producteurs et l’espace des consommateurs (le champ du pouvoir). Or cet accord spontané entre la structure de l’offre culturel et la structure de la demande n’est sans doute qu’un cas très particulier, possible dans un marché unifié, favorisant l’interconnaissance, comme le marché parisien, à la condition que les agents impliqués dans la production, la diffusion et la consécration des œuvres partagent les mêmes catégories de perception et d’appréciation, c'est-à-dire soient des contemporains, assez intégrés dans cet espace pour maîtriser pratiquement les principes de vision et de division en vigueur. Du moment que cet ensemble de conditions ne se réalise que très rarement et toujours imparfaitement, même à l’intérieur d’un marché national, les lectures décontextualisées et les « malentendus » que Bourdieu déplore dans son texte « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », loin de ne concerner que l’importation d’œuvres étrangères, sont, en fait, plutôt la normalité : il y a presque toujours une distance plus ou moins grande (décalage historique et/ou culturel) entre les structures mentales du producteur et celles des consommateurs. De plus, ces « malentendus » sont souvent féconds, en ce qu’ils sont susceptibles de produire des formes nouvelles. Ainsi les recherches qui se proposent de rendre compte des conditions sociales de possibilité des œuvres et des lectures dont les œuvres sont l’objet ne sauraient s’en tenir à la notion d’homologie, mais (comme par ailleurs Bourdieu lui-même le propose dans un autre chapitre des Règles de l’art) ont à reconstituer aussi bien le « point de vue » des producteurs que l’espace des lecteurs et leurs catégories de perception. Mais sans oublier que Bourdieu s’adressait à des chercheurs partageant ses intentions scientifiques, en pensant notamment aux problèmes que pose l’import-export dans les sciences sociales, ayant expérimenté personnellement la difficulté de faire comprendre son œuvre à l’étranger. Il ne songeait certes pas à imposer ce travail de contextualisation comme un modèle universel de la « bonne lecture », bien que, selon lui, l’effort de connaissance scientifique, loin de tuer « le plaisir du texte », ne pût que l’accroître.

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