Colloque : Champs littéraires nationaux et espace européen
2.19- Traduction, invention poétique, autolégitimation. Le cas d’Amelia Rosselli
Auteur(s) : Sarah Ventimiglia
Le cas de Amelia Rosselli peut être appréhendé comme un exemple des possibilités fécondes, des difficultés et des incompréhensions qu’impliquent les trajectoires situées en porte à faux entre plusieurs pays, langues, littératures, méthodes pédagogiques, champs intellectuels différents. Fille de Carlo Rosselli -le fondateur du mouvement “Giustizia e Libertà”, exilé en France et tué par les fascistes, avec son frère Nello, à Bagnoles-de-l’Orne en 1937- et de l’irlandaise Marion Cave, Amelia est née à Paris en 1930, a passé son enfance en France, puis a vécu pendant dix ans en Angleterre et aux Etats-Unis (où sa famille paternelle juive et antifasciste s’était réfugiée pendant la guerre) et ne s’est installée définitivement en Italie qu’à l’age de dix-neuf ans. Sa célébrité, plus qu’à la valeur reconnue à son œuvre, a été longtemps reliée à l’aura prestigieuse et tragique attachée à la figure de son père. Sa formation cosmopolite, marquée surtout par le milieu anglophone extraordinairement ouvert et stimulant où elle a passé sa jeunesse, entre 1939 et 1948, lui permet d’assimiler précocement des expériences littéraires qui à cette époque sont encore peu connues, voire ignorées par la plupart des écrivains italiens, et explique sa propension à ignorer les frontières entre les traditions culturelles, en concevant la possibilité d’expériences linguistiques et formelles qui défient les catégories de compréhension et d’appréciation en vigueur dans le champ littéraire italien à l’époque où elle y fait son entrée. Son métier de traducteur est pour Rosselli, comme c’est souvent le cas, un moyen d’appropriation, de transposition et d’autolégitimation, comme on peut le montrer en analysant notamment les stratégies spontanées qu’elle met en œuvre en traduisant des poètes telles que Dickinson et Plath. Grâce au capital symbolique attaché à son nom, elle n’a eu aucune peine à s’insérer au cœur du champ littéraire romain. Elle est encore très jeune et au début de sa carrière lorsqu’elle accède à la publication et à la visibilité : elle débute par des poèmes publiés dans il Menabo, la revue fondée en 1959 par Vittorini et Calvino, et présentés par Pier Paolo Pasolini, puis est cooptée par Il Gruppo 63, sans doute du fait que les poètes du groupe (Sanguineti notamment) partagent avec elle quelques références, en particuliers des poètes anglo-saxons tel que Pound et Eliot. En fait la poétique d’Amelia, aboutissement d’un parcours tout à fait excentrique par rapport à celui des écrivains qui se sont formés en Italie, échappe aux schèmes de perception et de classification de ses commentateurs, qui tendent à ne voir que des lapsus, dus à une maîtrise imparfaite de l’italien, dans les torsions délibérées que son œuvre impose à la langue. Les malentendus qui caractérisent la réception de son œuvre s’éclairent en reconstituant l’écart entre l’histoire dont sa pratique poétique est le produit et l’histoire dont relèvent les principes de vision, la problématique et les enjeux qui orientent les luttes du champ littéraire italien entre 1950 et 1970.
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