Rubrique : Publications

Pour une sociologie de la traduction : bilan et perspectives

Auteur(s) : Johan Heilbron et Gisèle Sapiro (CNRS-Centre de sociologie européenne)

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Pour une sociologie de la traduction [180.25 KB]

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L’analyse sociologique des pratiques de traduction, telle qu’elle est apparue récemment dans un ensemble de recherches, est fondée sur une double rupture, avec l’approche interprétative du texte et de ses transmutations, et avec l’analyse économique des échanges transnationaux.

L’approche interprétative se subdivise en deux tendances : l’une, objectiviste, émane de la tradition herméneutique ; l’autre, subjectiviste, s’est développée depuis les années 1960 dans le cadre des Cultural Studies. Dans la problématique herméneutique, qui est au principe de plusieurs approches littéraires et philosophiques de la traduction, la production de traductions relève d’un « art de comprendre » procédant, au même titre que l’interprétation, d’un « mouvement herméneutique » qui a pour fin un accès au « sens » du texte et à son unicité. Le courant culturaliste met au contraire, dans une perspective relativiste, l’accent sur l’instabilité du sens, dû à la diversité des appropriations qui peuvent en être faites. Ces deux approches ont en commun de mettre entre parenthèses les conditions sociales de possibilité de la traduction, faisant l’impasse sur la pluralité des agents impliqués, ainsi que sur les fonctions effectives que peuvent remplir les traductions à la fois pour le traducteur, les médiateurs divers ainsi que pour les publics dans leurs espaces historiques et sociaux de réception.

La démarche économique, plus puissante socialement que l’approche interprétative mais beaucoup moins répandue dans les études de traduction, opère une réduction en quelque sorte inverse. Par opposition à l’obsession de la singularité textuelle ou de la fluidité de sa signification, la démarche économique identifie les livres traduits à la catégorie la plus générale des biens, à des marchandises produites et consommées selon la logique de marché, et circulant selon les lois du commerce, national et international. Or considérer le livre traduit comme une marchandise comme une autre occulte la spécificité des biens culturels ainsi que les modalités propres de leur production et de leur valorisation. Le marché des biens symboliques a en effet des critères de hiérarchisation et une économie qui lui sont propres.

Rompant avec ces deux démarches réductrices et opposées, l’approche proprement sociologique prend pour objet l’ensemble des relations sociales au sein desquelles les traductions sont produites et circulent. Elle rejoint, sous ce rapport, deux démarches voisines développées notamment par des comparatistes, des historiens de la littérature, des spécialistes d’aires culturelles et d’histoire intellectuelle: les Translation Studies et les études des processus de « transfert culturel ». Apparues dans les années 1970 dans des petits pays souvent plurilingues (Israël, Belgique, Pays-Bas), les Translation Studies, tout en restant le plus souvent centrées sur les textes, réalisent un déplacement de la problématique : plutôt que de comprendre les traductions uniquement ou principalement par rapport à un original, texte-source ou langue-source, et d’inventorier de façon minutieuse les déviations dont il faudrait ensuite déterminer la légitimité, ou qui seraient inversement, selon la perspective culturaliste, ramenées au concept vague d’hybridation, elles se sont intéressées à des questions qui concernent le fonctionnement des traductions dans leurs contextes de production et de réception, c’est-à-dire dans la culture-cible. C’est cette même question de la relation entre le contexte de production et de réception qui sous-tend les approches en termes de « transfert culturel », lesquelles s’interrogent en outre sur les acteurs de ces échanges, institutions et individus, et sur leur inscription dans les relations politico-culturelles entre les pays étudiés, en laissant toutefois de côté les enjeux économiques et le rôle de l’édition. Le développement des travaux d’histoire culturelle comparée a en outre donné lieu à une réflexion et à un débat sur la manière adéquate d’articuler comparatisme et transferts.

Sortir d’une problématique intertextuelle, centrée sur le rapport entre un original et sa traduction, conduit à poser une série de questions proprement sociologiques, qui portent sur les enjeux et les fonctions des traductions, leurs agences et agents, l’espace dans lequel elles se situent et les contraintes, à la fois politiques et économiques, qui pèsent sur elles. Une approche sociologique de la traduction doit prendre en compte plusieurs aspects des conditions de circulation transnationale des biens culturels, à savoir la structure de l’espace des échanges culturels internationaux, le type de contraintes – politiques et économiques - qui pèsent sur ces échanges, les agents de l’intermédiation et les processus d’importation et de réception dans le pays d’accueil. On abordera successivement ces aspects.

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