Colloque : Les systèmes d’enseignement et les catégories nationales de pensée

3.03 - Vers un bouleversement de la « table des valeurs » académiques ?

Auteur(s) : Charles Soulié

Dans de nombreux pays européens, des réformes concernant l’université et le métier d’enseignants chercheurs ont eu lieu, sont en cours, ou vont avoir lieu. En France, ces réformes sont notamment favorisées par toute une séries de facteurs structurels. Parmi ces facteurs, on peut déjà mentionner la massification contemporaine de l’enseignement supérieur qui s’accompagne d’une diversification, hiérarchisation accrue, sa professionnalisation, ainsi que les recompositions actuelles de l’équilibre entre établissements, facultés, disciplines. En effet, et si l’on développe ce dernier point, on observe que le développement des effectifs étudiants est à l’origine d’une forte expansion, ainsi que d’une redistribution du corps enseignant entre les différentes facultés, disciplines. Ainsi, le nombre total d’enseignants chercheurs titulaires (maîtres de conférences et professeurs) est passé de 39.459 en 1993 à 51.027 en 2003, soit en 10 ans une augmentation globale de 29,3%. La conjoncture démographique globale est donc plutôt positive. Mais cette augmentation est très variable selon les facultés, disciplines. Elle est à son maximum en sciences économiques et de gestion (+71,1%), en droit 50,4%, et enfin en lettres et sciences humaines 40,2%. Les sciences ayant connu une augmentation proche de la moyenne (28%), tandis qu’en raison du numerus clausus la médecine est restée stable (2,7%). Ce qui fait que sa part relative a considérablement diminué.

Mais ensuite, et au sein de chacune de ces facultés, on assiste à des recompositions internes dont le sens est clair . En effet, et si on prend déjà le cas de l’économie gestion, c’est la gestion, soit le pôle le plus appliqué, qui connaît l’expansion la plus forte (+120% entre 1992 et 2002, contre + 56% à l’économie). Le boom contemporain de la gestion, qui rencontre d’ailleurs certaines difficultés à pourvoir tous ses postes de maîtres de conférences en raison d’une concurrence particulièrement vive avec le secteur privé, dont les salaires sont il est vrai bien plus élevés, fait que cette discipline, paradoxalement introduite en 1968 dans l’université française, comptera bientôt plus d’enseignants que l’économie. La montée des études de gestion, à rapprocher du boom récent des écoles de commerce, me semble assez caractéristique des évolutions de la demande étudiante, laquelle joue un rôle essentiel dans les transformations contemporaines de l’enseignement supérieur. Ainsi, des études de terrain montrent que dans les universités les plus dominées notamment, la gestion tend, sous l’effet justement de cette demande, à phagocyter l’économie. Et ce au grand dam des économistes attachés à une vision plus intellectuelle, voire critique, de leur discipline (autrefois appelée économie politique…).

Si on prend maintenant le cas du droit (+50,4% entre 1993 et 2003), c’est-à-dire d’une faculté directement professionnelle, il apparaît que c’est surtout le droit privé (+66,9%), puis le droit public (+53,7%) qui ont bénéficié de l’envolée des effectifs enseignants, la science politique étant dans la moyenne (+50%) tandis que l’histoire du droit n’augmentait que de 24,3%, soit nettement moins que la moyenne. Ce qui signifie donc que sa part relative diminue. Un phénomène de recomposition à peu près semblable s’observe en sciences (+ 28%), où l’on assiste au déclin relatif, voire absolu, de certaines disciplines plus théoriques comme les constituants élémentaires par exemple (–1,8%), la biologie des organismes (+ 6% entre 1992 et 2002), la physique et les sciences de la terre, tandis qu’à l’inverse des sciences appliquées comme le génie informatique (+98%), l’informatique (+90%), ou la mécanique (+64%) croissent fortement.

Enfin concernant les lettres et sciences humaines, dont on sait par ailleurs qu’avec l’enseignement supérieur professionnel court (STS, IUT) et l’économie gestion elles ont été aux avants postes de la seconde « massification », - et qu’elles ont de ce fait un recrutement plus populaire - , l’analyse révèle que les études littéraires et de langues n’ont durant cette période augmenté leurs effectifs enseignants que de 21,4%, celles de sciences humaines et sociales de 48,4%, et que le groupe interdisciplinaire, qui rassemble les sciences de l’éducation, l’information communication et les STAPS a littéralement explosé. En effet, il a augmenté de 111%. A cela s’ajoute aussi le boom contemporain des arts plastiques (+115% entre 1992 et 2002). Au sein des LSH, on assiste donc à un processus de recomposition tendant, ici aussi, à privilégier les disciplines les plus appliquées et professionalisantes. Cette tendance est à rapporter à la poursuite du lent déclin des humanités, dont la rareté relative augmente donc.

Ces évolutions ont contribué à bouleverser, au sein des universités, l’équilibre entre les différentes facultés, notamment entre les facultés les plus temporelles, appliquées, plus directement orientées vers la « demande sociale », économique, professionnelle, ainsi que vers le secteur privé, et les facultés plus théoriques, éventuellement aussi plus critiques, plus dépendantes du secteur public, lequel traverse d’ailleurs une crise de légitimité, et qui ont vu leur influence décroître peu à peu. Et l’on peut penser que les évolutions récentes du « gouvernement » des universités sont un des symptômes, parmi d’autres, de cette lente dérive des continents disciplinaires, dont les fruits n’apparaissent que peu à peu, en raison notamment de l’hystérésis des habitus intellectuels et de la permanence de couples d’oppositions hiérarchisées renvoyant, in fine, à la hiérarchie sociale et donc à la division sociale du travail : concret /abstrait, pratique /théorique, appliqué/fondamental, etc.

Idéalement, et pour mieux comprendre les évolutions en cours ainsi que les enjeux liés à la question de l’autonomie scientifique dans ces différentes disciplines, il faudrait réussir à articuler ensemble les habitus disciplinaires, et notamment les pratiques de recherches propres à chaque discipline, avec les caractéristiques sociales et scolaires du corps enseignant, comme du public étudiant, mais avec aussi les fonctions sociales et professionnelles objectives des disciplines, établissements, le tout dans un contexte de chômage de masse frappant plus particulièrement les jeunes générations. En fait, c’est toute l’articulation entre système d’enseignement supérieur et système des classes sociales, en lien notamment avec la contribution du premier à la fabrication de l’idéologie (dominante) et la crise contemporaine de légitimité du secteur public à l’heure de la construction européenne et de la mondialisation des échanges, qui serait à repenser.

Ce processus de recomposition de l’espace des facultés, qu’accompagne une bureaucratisation croissante du métier d’enseignant chercheur ainsi qu’une professionnalisation accrue des études universitaires, est à l’origine aussi d’une mise en crise de l’ethos académique traditionnel contribuant à redéfinir l’importance relative que l’enseignement, la recherche et l’administration prennent dans ce métier. En effet, les évolutions contemporaines se traduisent par un lent processus de disqualification des activités de recherches au profit notamment des activités administratives et bureaucratiques locales, - régionalisation et autonomie des établissements obligent- , ainsi que d’évaluation, l’enseignement occupant toujours une place très dominée dans la hiérarchie des valeurs académiques.

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