Colloque : Les systèmes d’enseignement et les catégories nationales de pensée
3.05 - Les résistances de l’habitus lettré à l’introduction du paradigme scientifique
Auteur(s) : Gisèle Sapiro
Les réformes en cours d’élaboration dans la recherche française ont suscité une fois de plus un débat sur la place des sciences humaines et sociales, sur leur statut scientifique et sur leurs spécificités. Il s’est trouvé d’éminentes personnalités de ces disciplines pour proclamer dans la presse que ses sciences se distinguaient des sciences de la nature notamment par le fait qu’elles étaient une pratique solitaire de penseur enfermé dans son cabinet, et dont l’unique instrument était le stylo. Cette image dans laquelle peu de chercheurs en sciences sociales aujourd’hui pourraient se reconnaître s’impose cependant par la force de la représentation ancestrale qu’elle réactive : la figure du penseur ainsi présentée correspond à notre représentation romantique de l’écrivain, créateur solitaire qui manie sa plume au rythme de son inspiration, fruit de forces intérieures plus ou moins conscientes. Ce modèle de l’écrivain, doté d’un nom propre qui enferme et résume le capital symbolique accumulé, continue de hanter les sciences humaines et sociales. Plus qu’ailleurs, ceci est vrai en France, où le prestige de l’homme de lettres est ancien et supérieur à celui du docte ou du savant, et où il a longtemps incarné la figure paradigmatique de l’intellectuel. En France, la résistance à l’introduction du paradigme scientifique dans les « sciences morales » a pris une forme spécifique pour plusieurs raisons. Premièrement, le prestige social dont jouit la littérature dans ce pays depuis l’Ancien Régime et le rôle de moraliste qui a été celui de l’homme de lettres le font entrer en concurrence directe avec les nouveaux spécialistes des sciences morales. Deuxièmement, la promotion du paradigme scientifique y a été étroitement associée au processus de démocratisation de l’accès au savoir et à la culture. Enfin, le système des grandes écoles qui produit une « noblesse d’Etat », favorise une disposition élitiste peu compatible avec le principe de la démocratisation de l’accès au savoir. Ces trois facteurs se sont articulés à deux étapes cruciales de la politique de démocratisation de l’accès au savoir et à la culture en France, c’est-à-dire au début de la Troisième et de la Cinquième République. A ces deux moments, les gouvernants se sont appuyés sur les sciences sociales contre les défenseurs des humanités classiques, qui privilégiaient une culture littéraire élitiste qu’ils considéraient comme inaccessible au plus grand nombre. Ces deux moments ont été deux phases de la professionnalisation de la recherche en sciences humaines et sociales, qui s’est différenciée de la culture littéraire. Dans les deux cas, la culture scientifique a été stigmatisée comme une importation étrangère (allemande au début du 20e siècle, américaine dans les années 1950), à laquelle les disciplines humanistes traditionnelles, chargées de l’établissement et de la conservation de la norme nationale en matière de langue et de canon lettré, ont opposé la culture nationale, l’esprit ou le génie français.
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