Colloque : La circulation internationale des idées : producteurs, vecteurs, modalités

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Si, comme l’écrivait Pierre Bourdieu, les idées « n’emportent pas avec [elles] le champ de production […] dont [elles] sont le produit », il est possible d’envisager que certains grands courants d’idées ont précisément pour conditions de production la circulation internationale de leurs producteurs. Loin d’être des données reflétant seulement la spécificité de tel ou tel champ national, ces idées prendraient naissance dans des processus de déracinement, de socialisation internationale, de confrontation organisée. Dans ce schéma inversé, la circulation internationale des idées ne serait plus la cause de contresens intellectuels, mais au contraire le principe même de leur intelligibilité. On pourrait citer, à titre d’exemple, l’impact profond de la grande « migration intellectuelle » européenne vers les Etats-Unis, dans les années 1930-1940, qui a durablement reconfiguré des disciplines aussi diverses que l’économie, la théorie sociale ou la science politique. Ou encore les stratégies délibérées de reconstruction des réseaux scientifiques européens poursuivies par les grandes fondations philanthropiques dans l’après-guerre.

Ce colloque se propose de suivre cette intuition, en considérant la « circulation » comme un fait premier et constitutif, et non comme une simple mise en mouvement de produits culturels préalablement achevés et tirant leur signification d’un ensemble d’attaches référentielles à un contexte stabilisé.

Le colloque sera organisé en trois ateliers thématiques, chacun se déroulant sur une demi-journée. Plutôt que de rassembler des chercheurs travaillant sur les mêmes objets, chaque atelier se propose de confronter des recherches portant sur des modalités similaires d’internationalisation des productions scientifiques : l’émigration, les fondations internationales, l’internationalisme politique. Il s’agit là moins d’une typologie établie que d’un point de départ : l’enjeu est ainsi de parvenir à une compréhension plus fine des mécanismes de migration des concepts scientifiques et des processus sociaux qui les sous-tendent.

1. Migrations intellectuelles

Responsable : Laurent Jeanpierre (ljeanpierre@free.fr)

L’exil aux Etats-Unis des scientifiques européens dans les années trente et quarante a déterminé une crise intellectuelle profonde ainsi que d’importants réalignements scientifiques et politiques. C’est sur le fond d’une sociologie de l’exil qu’il faudrait en effet comprendre les analyses de l’Etat et de la domination politique qui voient le jour dans les années 1940-1950, le développement de la théorie critique, la carrière américaine de l’école autrichienne d’économie ou encore l’essor de l’école de Chicago, etc. Au-delà, c’est l’ensemble des sciences naturelles et des sciences sociales qui sont profondément modifiées par cet événement de grande ampleur. En outre, l’étude de cette migration intellectuelle européenne aux Etats-Unis a servi de justification aux politiques américaines d’immigration sélective conduites pendant la Guerre froide.

Afin de faire ressortir les traits saillants de ce type de circulation intellectuelle, il s’agira de confronter des analyses portant sur différents phénomènes de migrations intellectuelles et de « brain drain », sous contraintes politiques ou non, ayant eu lieu au vingtième siècle. On peut citer, à titre d’exemples, le rôle de l’intelligentsia universitaire latino-américaine chassée de ses postes par les juntes militaires au pouvoir dans les années 1970, et sa contribution à la mise en place de réseaux scientifiques denses entre les Etats-Unis, l’Europe et le sous-continent, ou encore celui des dissidents d’Europe de l’Est réfugiés en Europe occidentale pendant la guerre froide. Mais il faut aussi comparer ces exils avec des migrations apparemment moins contraintes, comme celles, plus contemporaines, qui ont lieu par exemple aujourd’hui entre l’Asie et les pays anglo-américains.

Au-delà de la diversité des cas de figure, il s’agira de s’interroger sur les effets de ces mouvements migratoires en termes d’innovation scientifique, d’hybridation ou de fragmentation des savoirs, d’essor du comparatisme, d’homogénéisation des pratiques scientifiques, en termes de publications également, et de malentendus plus ou moins féconds entre traditions disciplinaires ou nationales.

2. Les fondations philanthropiques à vocation scientifique

Responsable : Nicolas Guilhot (nguilhot@msh-paris.fr)

Présentes dès la naissance des sciences sociales à la fin du XIXème siècle, les fondations philanthropiques ont très largement contribué à leur institutionnalisation et à leur formatage disciplinaire dans le contexte des institutions universitaires. Elles ont en outre activement œuvré à leur internationalisation. Ce rapport de subordination de la recherche aux impératifs politiques de ces institutions, liées aux milieux économiques dominants, n’a commencé à s’inverser que récemment. C’est en effet à partir du milieu des années 1950, dans un effort de réflexivité auquel les fondations ne furent d’ailleurs pas étrangères, qu’ont commencé à apparaître des travaux prenant ces institutions pour objet.

Une histoire sociale de la circulation des idées ne saurait ignorer les formes particulières d’intervention dans le champ scientifique propres à ces institutions hybrides, ni les effets sociaux, disciplinaires et institutionnels qu’elles entraînent. La stratégie que les fondations américaines ont poursuivie en Europe après 1945 visait ainsi à mettre en place des réseaux internationaux rassemblant à la fois des universitaires, des experts et des administrateurs, dans la perspective d’un réformisme pragmatique scellant l’alliance des sciences sociales et de l’action publique. Cette stratégie passait notamment par la lutte contre des traditions scientifiques nationales considérées comme autant d’obstacles à l’intégration des réseaux européens ou transatlantiques et par la promotion de programmes de recherche dont le propre était de contourner les institutions universitaires et l’arbitraire des découpages disciplinaires. Les « aires culturelles », les relations internationales, le béhaviorisme en sciences politiques, les sciences de la gestion et de l’administration, une certaine sociologie quantitative vont ainsi connaître leur plein essor.

Ces effets ne se limitent pas à l’émergence de nouveaux programmes de recherche ou de paradigmes méthodologiques puisqu’ils affectent aussi les formats de la recherche (la recherche « par équipe »), ses formes de financement, ou ses contextes d’élaboration (universités, centres de recherche indépendants, organismes administratifs). Aborder l’historicité des sciences sociales à travers ces institutions privées enracinées dans le champ économique permet en outre de souligner que ces savoirs ne sont pas exclusivement des « savoirs d’Etat », mais une configuration de forces et de stratégies dont l’un des enjeux est précisément le rapport des sciences à l’Etat, les formes de gouvernementalité savante, et le rôle social des scientifiques.

3. L’internationalisme politique : le cas des idées libérales

Responsable : François Denord (f.denord@free.fr)

Ce que Marcel Mauss rappelle à propos du prophétisme religieux (« c'est dans des milieux déjà cosmopolites que le cosmopolitisme religieux fut fondé ») vaut aussi pour les univers économiques ou politiques. Certaines idées circulent d’autant mieux qu’elles puisent d’emblée leurs racines dans la société internationale. Plus qu’une idéologie, l’internationalisme est ainsi souvent la pratique de milieux cosmopolites, au sens étymologique du terme. Si l’internationalisme socialiste et / ou communiste a fait l’objet de nombreux travaux et si les recherches sur les origines de la construction européenne se multiplient aujourd’hui, le cas de l’internationalisme libéral (ou néo-libéral) reste lui peu connu. L’atelier privilégiera son étude, même si d’autres courants doctrinaux pourront y faire l’objet de présentation.

La circulation internationale des idées libérales n’obéit pas initialement à une logique du type importation / exportation. Les principaux représentants de cette doctrine qu’ils fuient des régimes autoritaires ou qu’ils soient issus de la grande bourgeoisie avaient dès les années 1930 le cosmopolitisme comme plus petit commun dénominateur. Reste qu’il a fallu organiser et pérenniser la diffusion de leurs idées. Coexistent ainsi au sein de « l’internationale néo-libérale » fondations, think tanks et sociétés savantes, comme la prestigieuse Société du Mont-Pèlerin créée par Friedrich Hayek et Wilhelm Röpke en 1947. Ces différents dispositifs autorisent le maintien d'une forme de solidarité organisée entre théoriciens et praticiens de l'économie sur le plan national et international, ce qui légitime une analyse de leur composition (effectifs, types d'adhérents, notoriété des membres, etc.). Ils enregistrent également dans leur structure même les rapports de force entre différentes nations et traditions (par leur inégale représentation).

En confrontant les modes de fonctionnement de ces instances et différentes expériences nationales, plusieurs questions seront examinées : les relations qu’entretiennent ces structures privées avec des institutions internationales, le poids des enjeux nationaux dans leur développement, le rapport entre les idées économiques et les modèles politiques proposés, la dépendance de ces organismes à des puissances internationales existantes (Etats-Unis) ou à construire (Union Européenne).

Dates

Les propositions de communication sont à adresser avant le 15 décembre 2005 aux responsables des ateliers. Si elles sont acceptées, les auteurs s’engagent à rendre leur communication écrite au plus tard le 1er mai 2006.

Pour des informations pratiques, contactez l’organisateur de l’atelier choisi (ljeanpierre@free.fr ; nguilhot@msh-paris.fr ; f.denord@free.fr) ou Pierre Rimbert (rimbert@msh-paris.fr).

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