Colloque : Champ littéraire et nation [ Colloque préparatoire ]

2.03 - La position du champ littéraire dans le champ du pouvoir et dans l’espace social national. Quelques remarques conceptuelles

Auteur(s) : Heribert Tommek

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Le champ littéraire est situé pour Pierre Bourdieu au sein du champ du pouvoir et de l’espace social national qui encadre les deux (voir le schéma dans Les règles de l’art, Paris: Éditions de Seuil, 1998, p. 207). La conception nationale est une cible préférée de toutes approches se proclamant d’une ampleur internationale, cosmopolite (« cultural studies », « Kulturwissenschaften », « littérature postcoloniale », « littérature comparée », etc.). Ces conceptions sont aujourd’hui très dominantes tandis que les philologies nationales se retrouvent plutôt dans une situation de défense.

La défense d’un recours à un cadre analytique peut s’appuyer d’abord au lien historique qui unit la littérature et la nation. La langue même, les institutions, le marché avec son structure respective des offres et demandes, l’espace social, enfin les traditions et les matériaux littéraires, les mythologèmes, l’inconscient collectif etc., tous ces conditions indispensables d’un champ littéraire sont eux mêmes ancrées dans une référence nationale ou du moins elles se montrent dans une réfraction nationale.

Les portes paroles du transnational reprochent a ceux, qui se tiennent ferme au cadre national, un « nationalisme méthodologique » (Ulrich Beck). Au lieu de contribuer à ce genre du discours sur la mondialisation ou cosmopolitisme, il faut le déconstruire ou démystifier sociologiquement (cf. Actes sur la « sociologie de la mondialisation », 151-152, mars 2004, voir notamment la contribution d’Yves Dezalay « Les courtiers de l’international. Héritiers cosmopolites, mercenaires de l’impérialisme et missionnaires de l’universel »). En abandonnant la fausse opposition entre l’international et le national, il s’agit de comprendre leur interaction structurelle à travers les luttes nationales des élites qui sont liées à un savoir et un enjeu symbolique. Il se pose donc la question des ressources et des positions hiérarchiques qui permettent aux agents en question de se réclamer de l’universel et de se maintenir dans l’espace international.

Pascale Casanova a montré dans ses travaux que ces rapports réciproques entre l’enjeu universel et les conditions nationales forment aussi le champ littéraire (La république mondiale des lettres, Paris 1999). La littérature nationaliste se caractérise en règle générale (il y a aussi des cas inverses) par le défaut ou la diffamation des acquisitions des révolutions universelles et autonomes des formes esthétiques, c’est-à-dire par un grand écart à ce que Casanova appelle le « méridien de Greenwich », à savoir le temps indiquant l’état du processus d’autonomisation, le « faire date » dans l’univers littéraire. Cet « indice » du degré d’autonomie est inséparablement lié à l’histoire des champs littéraires dominants et à leur processus des révolutions esthétiques. Le degré de dominance littéraire dépend pour une grande partie du temps qu’un champ littéraire appartient au champ littéraire mondial. Deuxièmement il dépend des contributions de chaque champ national aux révolutions esthétiques universelles. Alors, pour conclure avec Dezalay et Casanova, les analyses des espaces nationaux, qui détiennent des ressources littéraires inégales et hiérarchiques, sont indispensables pour comprendre véritablement le processus de l’unification et également de l’universalisation du champ littéraire mondial. Il ne s’agit donc pas d’ignorer les enjeux cosmopolites et universels de la littérature, mais au contraire de les mieux comprendre en les rattachant aux positions sociales qui trahissent des indices et relations structurelles nationales.

La deuxième partie de la contribution porte sur le déclin symbolique des poètes autonomes et donc d’une misère relative du champ littéraire d’aujourd’hui, « l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social tous ceux qui ... occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global. » (Bourdieu dans La misère du monde, Paris: Éditions du seuil, 1993, chap. « L’espace des points de vue », p. 16) Bourdieu insiste sur la fécondité analytique du regard plus proche et différentielle face à une multiplicité des espaces sociaux (champs et sous-champs spécialisés) et sa dynamique, qui suscitent toutes formes de la « petite misère ». Les menaces sur l’autonomie résultent d’abord de l’interpénétration de plus en plus grande entre le monde de l’art et le monde de l’argent. Mais l’intérêt ici se dirige notamment vers les influences symboliques au pôle autonome du champ littéraire. Ces influences sont liées à une division avancée du travail social, qui a « la particularité de produire d’innombrables représentations de lui-même .... » (ibid., p. 17) À cet égard il faut d’abord évoquer les effets de la professionnalisation (qui n’est pas – bien entendu – égale à l’autonomisation) des acteurs du champ littéraire qui contribue (dès les années soixante-dix) au déclin de la figure de l'intellectuel universel, autonome et charismatique (cf. Gisèle Sapiro, « Autonomie esthétique, autonomisation littéraire », in P. Encrevé, R.-M. Lagrave (dir.), Travailler avec Bourdieu, Paris: Flammarion 2003, p. 295-296). Le plus menaçant pour l’autonomie de la production culturelle, c’est pour Bourdieu le « brouillage des frontières auquel les producteurs dits “médiatiques” sont spontanément inclinés .... Le producteur hétéronome ... est le cheval de Troie à travers lequel toutes les formes d’emprise sociale ... parviennent à s’exercer dans le champ de production culturelle. » (Règles, p. 556-557) Pour mieux comprendre l’influence de ces « chevaux de Troie », c’est-à-dire la perte de valeur de la « voix » des écrivains autonomes, on propose de compléter l’analyse sociohistorique de la circulation des biens symboliques qui s’étend surtout sur le niveau des institutions par une analyse du matériau littéraire et des lois de production du sens. À cet égard on pourrait s’appuyer sur une approche du germaniste Jürgen Link, qui a élaboré une théorie de ce qu’il appelle une « littérature élémentaire » (cf. p. e. J. Link, Elementare Literatur und generative Diskursanalyse, München 1983). Il comprend par là tous les éléments, particules, formes et « gestes » d’un discours par et dans lequel la spécialisation des discours est abolie. Là il se produit, au moins ponctuellement et temporairement, un « interdiscours » (Foucault). Ce ne sont pas donc seulement les valeurs morales partagées de Durkheim qui tiennent le monde social ensemble, mais aussi les formes d’un « interdiscours » qui produisent pour ainsi dire des « filets » discursifs par des symboles collectifs en construisant des « ponts » sociaux. L’interdiscours élémentaire-littéraire refuse et nie la division du travail social et représente ou revendique une totalité sociale imaginaire par exemple par la simple représentation pars pro toto, la synecdoque. Néanmoins il reste soumis, par sa genèse et par l’application pragmatique, à la division du travail. La « profondeur symbolique » résulte de la circulation des symboles à travers l’ensemble des champs différents, l’espace social (cf. p. e. J Link: « La réunification allemande comme événement symbolique », Actes, 98 (juin1993), p. 59-61). Cette circulation des symboles fonctionne notamment à travers la forme de la catachrèse. La catachrèse (« Bildbruch ») nomme une connexion « abusive » et brisée des éléments symboliques différents qui sont interchangeables. Les « filets » des catachrèses lancés dans l’espace social sont discontinus et disparates et plein d’interstices. Link les appelle les « méandres » discursifs qui s’étendent sur l’axe horizontal de la division du travail social et également sur l’axe vertical hiérarchique de la répartition du pouvoir. Les « clusters » ou « formations discursives » (Foucault) forment des constellations synchroniques mais historiques, hiérarchisées et fracturées. La littérature institutionnalisée se nourrit de ce réservoir des particules littéraires-élémentaires, conçues comme des « pièces brutes » de production et les transforme en un discours littéraire élaboré. Cet interdiscours littéraire élaboré se caractérise pour Link par le fait, que l’ancrage dans un discours pragmatique est spécialisé est aboli. Le discours pragmatique d’origine est remanié par un travail littéraire, c’est-à-dire par un travail de symbolisation d’une condensation et déplacement (ou procédures métaphoriques et métonymiques comme Roman Jakobson les a appelées). Mais il faut souligner avec Bourdieu que ce remaniement littéraire doit aller de pair – pour que la littérature soit perçu et reconnu comme purement littéraire – avec l’autorité d’une institution et avec la reconnaissance des autres acteurs reconnus. Les méandres des catachrèses des symboles collectifs, absorbés et travaillés par la littérature institutionnalisée, sont finalement réabsorbés par les pratiques culturelles particulières. Là-bas, elles subissent une application pragmatique dissimulée en revendiquant l’universel (p. e. le discours du journalisme, de la politique ou de la publicité). La revendication de l’universel profite de la « profondeur symbolique » qui se construit à travers le glissement des symboles, c’est à dire de la connexion des particules discursives qui sont normalement divisé dans les champs sociaux différents (catachrèses symboliques). Les particules symboliques trouvent ou retrouvent une entrée dans le répertoire de la littérature autonome qui – de son côté – les remanie de telle manière qu’elle met à la disposition un réservoir des schèmes de symbolisation. Ces schèmes peuvent être appliqués à nouveau en situations concrètes et pragmatiques.

Pour conclure: s’il on veut mieux comprendre, et d’une manière analytique, ce que Bourdieu a appelé des « chevaux de Troie » dans le champ littéraire, c’est à dire, si l-on veut démêler le brouillage des frontières entre l’œuvre de savoir-faire du pôle autonome et l’œuvre du pôle hétéronome (même celle-ci qui se donne l’air de l’avant-garde), il vaut mieux d’élaborer un regard ‹ microscopique › sur la position des producteurs de l’universel et également sur leurs prises de position discursives ajustées à la position occupée. Ces prises de position « lancent » sans cesse des « filets discursives » dans l’espace social. Les « filets », dont il faut creuser les formations et frontières symboliques synchroniques comme expression historiquement spécifique d’une répartition des forces de la division du travail social, ces « filets » fonctionnent le plus souvent à travers la logique des catachrèses symboliques. Tout les deux, l’interdiscours médiopolitique, medioéconomique et l’interdiscours littéraire autonome réclament en concurrence un point de vue universel par ses « filets » symboliques. Une telle analyse morphologique du matériau littéraire-élémentaire comme « pièces brutes » non seulement pour les doxosophes mais encore pour les écrivains autonomes contribuerait à une critique idéologique au sens élargi. Il faut souligner qu’il n’existe pas une différence essentielle par rapport à la forme du symbole: Il s’agit des « méandres de catachrèse » aussi bien du coté de « la magie noire » des discours médiopolitiques (les phrases et belles paroles que Karl Kraus a combattu; voir: J. Link, « Karl Kraus im Kampf mit der Phrase oder Versuch über den Anteil der Katachrese an der modernen Kultur », in Kulturrevolution 43 (Dec. 2001), p. 50-55.) que du coté de « la magie blanche » de la poésie autonome. Toutefois on crée des « ponts » sociaux et symboliques magiques. La différence essentielle repose selon Link dans la procédure purement relationnelle du coté du travail littéraire autonome tandis que le travail littéraire hétéronome inclue dans sa genèse même une application pragmatique. Doublée par une analyse des structures objectives, d’où les discours reçoivent leur autorité et la reconnaissance, une telle analyse complexe serait un instrument utile pour mieux comprendre le déclin de la valeur des « voix » des poètes au pôle autonome face à une concurrence énorme des représentations symboliques du monde sociale aujourd’hui. Mais le cadre d’une telle écoute précise serait d’abord un cadre national puisque la production en concurrence, la circulation et la réception des particules symboliques d’un interdiscours est toujours et d’abord réfractée par des relations dans un espace national. Ces relations sont liées à l’histoire et la morphologie d’une langue, des « particules élémentaires-symboliques », des symboles collectifs, enfin de l’inconscient social, etc. La contribution présentée se prononce donc en faveur d’une telle objectivation même si le matériau d’un « mythologie moderne » semble de plus en plus se niveler dans le monde occidental.

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