Colloque : Rapports ambivalents entre les sciences sociales européennes et américaines

2.05- Doxa et croyance chez les anthropologues

Auteur(s) : Lygia Sigaud

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Dans l’anthropologie sociale, comme dans d’autres disciplines, il y a des interprétations qui sont prises comme allant de soi : elles présentent les caractéristiques d’une doxa que personne ne met en cause. Celles concernant L’Essai sur le don, de Marcel Mauss (1923-24) et le Diary in the strict sense (1967) de Bronislaw Malinowski en constituent des exemples. Depuis les années '60 des anthropologues de différentes traditions nationales, des deux côtés de l’Atlantique, se sont mis d’accord sur le fait que Marcel Mauss aurait pris une conception indigène, le hau (esprit du donateur) des Maoris comme principe d’explication des échanges. Il s’est laissé mystifié par le point de vu indigène. Le texte de Mauss est reconnu comme un 'chef d’œuvre' mais entaché par son 'erreur'. Père fondateur de l’anthropologie sociale, Bronislaw Malinowski est reconnu comme celui qui a établi les fondements du travail de terrain et de l’enquête ethnographique comme méthode de production du savoir dans la discipline. Depuis la publication du Diary son autorité sur le sujet a été mise en cause : sa conduite sur le terrain n’avait pas été conforme à celle qu’il avait définie dans ses écrits académiques comme la conduite appropriée. La 'trahison' de Malinowski à ses propres principes est devenu un argument pour annoncer l’existence d’une 'crise' dans l’anthropologie et pour légitimer un tournant dans la discipline, notamment dans la façon de faire l’ethnographie.

Dans le cadre de cette communication, je vais analyser ces deux épisodes dans l’histoire de la discipline et, à travers la comparaison entre les deux, chercher à mettre en évidence les conditions sociales qui favorisent la structuration et la diffusion d’une doxa chez ses praticiens.

L’interprétation devenue hégémonique sur L’Essai sur le don à partir des années '60 contraste fortement avec celle qu’ont eu les contemporains de Mauss. Ceux-ci ont retenu du texte ses dimensions concernant le droit, les obligations et les prestations totales, n’ont pas dit un mot concernant l’explication des échanges à partir du point de vue indigène et n’ont même pas considéré son travail comme un chef d’œuvre. Dans le cas du Journal intime, il suffit de le confronter avec les textes publiés par Malinowski dans son vivant, notamment ceux ayant un contenu méthodologique, comme 'Baloma' (1915), Argonauts of the Western Pacific (1922) et Coral Gardens (1935), pour vérifier qu’on n’y trouve rien qui puisse autoriser les affirmations concernant une incongruité entre ses conduites sur le terrain et ses consignes méthodologiques.

On voit donc l’intérêt à s’interroger aussi bien sur la façon dont, dans le cas de Mauss, l’inflexion de la lecture a été produite et, dans le cas de Malinowski, une lecture s’est imposée presque le lendemain de la publication, que sur les conditions sociales qui ont contribué à la diffusion d’une doxa concernant ces textes et ces auteurs. Dans les deux cas, il y a eu des personnages clés à l’origine de l’interprétation des textes: Claude Lévi-Strauss en France pour Mauss et Clifford Geertz en Amériqueses conduites sur le terrain pour Malinowski. Les deux occupaient des positions analogues dans leurs carrières au moment de leur verdict sur leurs prédécesseurs. On y retrouve une démarche semblable dans la façon de traiter les textes : la condition de possibilité de dire ce qui est dit sur Mauss et Malinowski suppose l’effacement du contexte dans le texte, l’omission du renvoie aux pages et une espèce de bricolage magique. L’attention portée à leurs interprétations s’est produite au fur et à mesure que le prestige des personnages clés montait, qu’ils rayonnaient dans le champ de l´anthropologie. On fait l’hypothèse que des anthropologues de différentes traditions nationales ont éprouvé le besoin d’adhérer à leurs interprétations pour être écoutés et acceptés comme membres à plein droit dans la communauté des anthropologues. Sans s’en rendre compte, ils ont offert en sacrifice leurs capacités critiques et ont contribué, par leurs écrits, à reproduire les interprétations des personnages clés et à consolider la doxa. Des exemples pris dans l’anthropologie nord-américaine, britannique, française, brésilienne et argentine doivent permettre d’en mesurer la portée.

Qu’est-ce que l’analyse proposée ici peut apporter à une histoire sociale des sciences sociales ? Le monde académique est un monde social comme les autres, comme le disait Pierre Bourdieu. Je me propose à prendre au sérieux cette formulation et à analyser ces épisodes de l’histoire de l’anthropologie sociale avec les outils dont on se sert pour comprendre et expliquer le mode de fonctionnement du monde social, tout en prenant en compte les spécificités de ce monde, comme ses enjeux de pouvoir et de prestige et ses formes propres de règlement des conflits. Il s’agit des études de cas précis qui permettront de mettre en lumière mode de fonctionnement du petit monde des anthropologues, les rapports entre la dynamique de ce monde et les écrits de ses personnages et notamment la façon dont se produise et se reproduise les interprétations sur les auteurs et les interprétations des auteurs. Les modèles élaborés pour rendre compte des problèmes posés peuvent fournir des pistes pour l’analyse d’autres cas semblables dans les domaines de la sociologie et de l’histoire.

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