Colloque : Champ littéraire et nation [ Colloque préparatoire ]
2.06 - Le concept du champ littéraire dans une perspective comparative : l’antisémitisme de plume autour de 1900
Auteur(s) : Marina Allal
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Qu’il s’agisse de l’étude des transferts culturels, de la réception transnationale ou des études thématiques sans «rapports de fait», la littérature comparée place les frontières nationales au cœur de son analyse. Pour autant, la délimitation de son cadre d’étude, les littératures nationales, n’est pas sans poser problème et soulève la question de la délimitation des divers champs littéraires. Celle-ci doit s’opérer au cas par cas, en particulier à travers l’étude de littératures périphériques, domaine de prédilection des comparatistes. Quant aux études comparatistes transfrontalières, elles touchent également à une autre frontière, celle des disciplines scientifiques, et ont longtemps souffert d’une approche presque éthérée de la littérature, considérée pour ainsi dire ”hors champ”. Or la prise en compte du contexte et de la position des auteurs dans leur champ littéraire respectif permet de mieux éclairer les prises de position, l’approche comparatiste contribuant par ailleurs à relativiser certains phénomènes. En guise d’exemple, considérons l’antisémitisme de plume autour de 1900, qui n’a jusqu’à présent pas donné lieu à des études comparatistes poussées.
Si le cloisonnement apparent des antisémitismes nationaux, dû au lien étroit entre l’antisémitisme moderne et le nationalisme, peut certes justifier une approche nationale de ce phénomène, des analogies étonnantes entre des thèmes et métaphores centrales de l’antisémitisme dans les différents pays attestent cependant de l’importance d’une approche comparatiste. Ainsi, les analogies entre les constructions narratives du juif comme incarnation des forces aliénantes de l’économie de marché sur l’individu, qui plus est l’artiste dans le roman des Goncourt Manette Salomon ou de Heinrich Mann, Au pays de cocagne, sont à replacer dans le contexte de la quête de légitimité et d’autonomie de ces écrivains au sein de leurs champs littéraires respectifs. Ces exemples soulignent la nécessité de ne pas établir de corrélation directe entre les opinions hostiles aux juifs d’un auteur et les phénomènes d’antisémitisme de plume, autrement dit l’habitus et les prises de position. Le décalage entre la production littéraire française et allemande traitant de thèmes ou campant des personnages proches de l’antisémitisme en est une illustration. Il contraste avec la large implantation populaire de l’antisémitisme en France et en Allemagne à la fin du siècle. Dans l’Allemagne wilhelminienne, où ce phénomène est perçu comme étant exclusivement politique à partir des années 1880, l’absence de telles thématiques relève d’une prise de distance des écrivains face au discours politique et participe d’une stratégie d’autonomie. L’exemple le plus patent en est Theodor Fontane dont la correspondance et le journal privés font état d’une hostilité virulente envers les juifs, dépeints comme des éléments étrangers et guère ”assimilables” à l’Allemagne. Or aucun antisémitisme ne transparaît dans ses œuvres littéraires. Comme autre illustration de cette stratégie de distanciation face à un discours antisémite politique, mentionnons les textes de l’avant-garde littéraire, parmi lesquels Sang réservé de Thomas Mann ou Le concile d’amour d’Oskar Panizza, où cette stratégie s’inscrit dans le corps même du texte. L’antisémitisme de plume apparaît alors comme l’apanage de la littérature du champ de grande production, du pôle d’hétéronomie économique et politique, les auteurs se rapprochant des mouvements nationalistes de par les thèmes abordés et leur traitement. En France, par contre, ce n’est qu’à partir des années 1890 que ces stratégies de distanciation des auteurs du pôle d’autonomie ou intermédiaire deviennent vraiment perceptibles. Auparavant, les personnages juifs chargés symboliquement s’inscrivaient dans une tradition littéraire proprement française, que certains antisémites comme Drumont dans la France juive tentèrent d’instrumentaliser à leurs fins. Toutefois la profonde ambivalence des personnages juifs de Zola ou de Maupassant, par exemple, témoigne d’une volonté de prendre ses distances par rapport à un discours de plus en en plus galvaudé par la littérature de grande production dès la fin des années 1880. L’affaire Dreyfus finira par sceller cette évolution, l’antisémitisme ne pouvant plus être dès lors appréhendé comme un phénomène apolitique.
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