Colloque : Champ littéraire et nation [ Colloque préparatoire ]
2.12 - Monde des lettres et politique nationale en Italie 1909-1929
Auteur(s) : Rosario Gennaro
Enjeux - La période que vise mon exposé nous montre comment un champ littéraire peut évoluer face à une transformation profonde du champ politique (crise du système démocratique, arrivée de Mussolini au pouvoir, transformation progressive du fascisme en dictature). Entre 1909 (premier manifeste du futurisme) et 1929 (création de l’Accademia d’Italia), le rapport entre le monde des lettres et la politique se focalise autour de la question nationale.
La question nationale - Au début du XX siècle, elle se résume à trois aspects : l’unité géographique de l’Italie, l’unité morale des Italiens, une plus grande influence italienne dans le monde. L’unité géographique est presque complète, mais on souhaite encore l’annexion de plusieurs territoires. L’unité morale, elle, reste à faire : les Italiens doivent développer le sentiment d’appartenir à la même patrie et de partager le même destin. Une guerre, pense-t-on, peut rendre plus forts les liens nationaux. Elle peut aussi rendre à l’Italie davantage de pouvoir et de prestige internationaux.
Empiètements de trajectoires – Des hommes de lettres partagent ces convictions et agissent en conséquence. Les futuristes élaborent un programme politique à caractère nationaliste et demandent l’entrée de l’Italie dans la grande guerre. De même les intellectuels de la revue «La Voce» souhaitent influencer les grands choix politiques de la nation. Gabriele D’Annunzio participe au mouvement interventionniste et ensuite à la guerre. En 1919, il prend la tête de quelques détachements rebelles de l’armée et part à la conquête de Fiume, «terra irredenta» sur la mer Adriatique, où il s’installe en «commandant» pendant un an. Certains secteurs du monde des lettres empiètent donc sur le champ politique. Ils profitent à la fois d’un prestige social insolite («La Voce est une revue très répandue et respectée, D’Annunzio est un personnage public de premier ordre) et de l’instabilité du système politique (la classe dirigeante est fortement discréditée ; en marge du système, des formations diverses profitent de la faiblesse du centre, mais n’ont pas encore la force de s’emparer du pouvoir). D’Annunzio, «La Voce» et les futuristes ont notamment des accointances avec ces milieux. Ils coopèrent avec eux afin de transformer la politique et d’y imposer un nouvel ordre, d’autres valeurs, de nouveaux mythes. Leur attitude n’est pas subalterne, mais relève d’une autonomie ingérente. Tout se passe comme si ces hommes de lettres investissaient en politique leur capital symbolique. Tout se passe comme si la valeur esthétique et littéraire était reconnue et avait cours dans certains secteurs au moins du monde politique.
Empiètements de discours - Les mythes, les symboles, le style, le rituel, ainsi que des formes d’esthétisation de la politique élaborées par D’Annunzio et les futuristes, ont largement profité à l’extrême droite et au fascisme naissant. A ses débuts, le fascisme est un mouvement politique marginal. Face à la crise de la politique «institutionnelle», il trouve avantageux de se distinguer. Pour ce faire, il doit éviter le «politiquement correct», fortement discrédité. Il doit puiser dans d’autres secteurs de la culture, des idées, des symboles et des styles dont la valeur, largement reconnue, puisse à son tour valoriser un projet politique nouveau et en même temps le distinguer de la vieille politique. Dans ce contexte, l’héritage littéraire peut alors devenir une référence, même dans des textes capitaux de l’idéologie fasciste.
Fascisme et culture - Alors qu’une bonne partie du monde des lettres s’interroge sur la meilleure façon de faire avancer la culture italienne (il suffit de penser à l’opposition entre Stracittà et Strapaese), la politique culturelle du fascisme affiche un objectif prioritaire : la mise en valeur de la culture nationale. Cette politique prévoit la création de plusieurs institutions, dont l’Académie et l’Encylopédie Italiennes. Elle souhaite impliquer les intellectuels les plus représentatifs, en faisant abstraction (du moins au départ) de leurs tendances politiques. Demander à la culture de soutenir le fascisme, à une époque où le fascisme doit encore consolider son pouvoir, serait inutile sinon contreproductif. Il vaut mieux préparer un terrain de rencontre plus neutre (la valorisation de la culture nationale), où l’autonomie des intellectuels ne paraîtrait pas compromise.
Métamorphose du mythe national- La question nationale reste donc à la base du rapport entre politique et culture. Mais au fil des ans, une différence importante se dessine par rapport au passé. S’il élargit nettement son influence, le fascisme reste un «totalitarisme imparfait», incapable d’homologuer, au-delà de certaines limites, les différents secteurs de la société italienne, y compris la culture. Il finit néanmoins par monopoliser l’idée de nation : tout ce qui est fasciste devient national et tout ce qui est national devient fasciste. Les milieux littéraires non fascistes semblent dès lors moins influencés par l’hypertrophie patriotique que le fascisme met en place. L’élément national devient l’apanage du pouvoir, le symbole de son projet totalitaire, alors qu’il avait été, au début du siècle, le moteur d’une culture plus libre et plus influente.
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