Colloque : Champ littéraire et nation [ Colloque préparatoire ]

2.07 - Langue littéraire et langue nationale

Auteur(s) : Nelly Wolf

Documents :

Version PDF [47.31 KB]

Sans chercher à entrer dans la définition de la langue nationale, on partira de l’idée que la langue nationale est l’équivalent linguistique du contrat social. Comme le contrat social fonde la communauté politique, le contrat de langue sous-jacent à l’hypothèse d’une langue nationale fonde la communauté linguistique. En ce sens, la langue nationale se distingue de la langue maternelle, avec laquelle elle ne coïncide pas nécessairement. Même quand elle s’apparente à elle, la langue nationale reste ce qui s’arrache à la langue maternelle. La langue contractuelle partage avec le contrat social d’être une fiction qui produit du réel. La langue nationale ne s’identifie pas à la langue naturelle des linguistiques. Elle relève du politique et donc de la fabrication, sans être malgré tout assimilable à une langue artificielle. Ainsi, c’est une fiction linguistique, ou si l’on préfère, un objet linguistique imaginaire, qui rend possible la formation d’une communauté linguistique homologue de la communauté politique.

Dans ces conditions la langue littéraire moderne peut à son tour être définie en termes politiques, comme une renégociation imaginaire du contrat de langue. C’est une expérimentation, dans la fiction, des possibilités d’écart et de proximité à la langue commune. Le corpus des œuvres littéraires fabrique une langue fictive qui sert en retour à alimenter la fabrique de la langue nationale. L’histoire des styles modernes, dans leur composante linguistique, serait donc l’histoire de la contribution de la littérature à l’hypothèse d’une langue contractuelle. Une telle histoire n’échappe pas à la logique sociologique. A ce titre, tout positionnement dans le champ littéraire induit une renégociation du contrat linguistique. Une telle renégociation est soumise à la logique du champ et s’inscrit dans l’espace des possibles linguistiques.

On peut donc imaginer, dans le champ littéraire, un champ des styles dont la langue littéraire serait un des éléments régulateurs. Reprenant la classification de Pierre Bourdieu, on distingue dès lors, aux pôles opposés du champ, des styles de grande production, caractérisés par leur adhérence à la langue de communication générale, et des styles de production restreinte, caractérisés par leur distance à la langue de communication générale. L’académisme, quant à lui, se laisse décrire comme un juste milieu linguistique, entre les vulgarités de langue commune et les excès de l’avant-garde. C’est la langue professionnelle de la caste lettrée. Les combinaisons possibles sont infinies, et d’une infinie complexité. C’est la tâche d’une sociologie des styles d’en fournir une description complète, corrélant les positions dan l’écriture aux stratégies des agents et à l’histoire du champ. Albert Cohen fait partie de ces écrivains dont la langue d’usage n’est pas la langue maternelle. Né en 1895 dans la communauté juive de Corfou, il émigre à Marseille avec ses parents à l’âge de cinq ans. Jusqu’à cette date, il parle le dialecte judéo-vénitien. L’insécurité du locuteur francophone, l’infraction linguistique sont des thèmes qui parcourent aussi bien son œuvre autobiographique que ses œuvres de fiction. En publiant ses premières œuvres, en jouant son entrée dans le champ littéraire, il rejoue son entrée dans la communauté francophone. Son œuvre contient de nombreux commentaires métalinguistiques, confiés tantôt au narrateur tantôt aux personnages . Une partie de ces commentaires ont pour objet la maîtrise du français, langue nationale. Dans Solal l’entrée dans la langue littéraire s’opère sur le mode d’une effraction de la langue nationale. Le naturalisé français admis tardivement dans la communauté linguistique renégocie ici son contrat de langue. Cohen définit donc un Art poétique du parvenu de la langue, qui, avec énergie, se fraye un chemin dans la communauté linguistique en dépit de ses fautes de français. Il obtient des effets d’avant-garde en détournant à son profit des situations d’insécurité linguistique. L’utilisation de la phrase nominale renvoie aux expériences du monologue intérieur, les traces d’exercices grammaticaux renvoient aux expériences surréalistes. A côté de ces effets subversifs, la narration dans Solal fait apparaître un style empruntant ses éléments à la langue ordinaire plutôt qu’au paradigme lettré. Mais la séquence narrative finit toujours par s’arracher au pôle de grande production à l’occasion d’un décrochage stylistique qui renoue avec la pure recherche littéraire. On a donc affaire à une alliance su style de grande production et du style d’avant-garde. Sur ses bases, Cohen invente un style. Ce style fait une place, dans la langue littéraire, à celui qui est nouvel arrivant dans la langue nationale. Il mime un parcours d’intégration et d’acculturation linguistique. A côté de ce dispositif, il en existe un autre qui surexpose la question juive.

Dès Solal en effet, le texte cohénien est obsédé par la représentation des judéolangues, comme l’a montré Cyril Aslanov. Au judéo-français parlé par les Valeureux s’ajoute l’usage de l’hébreu, à une époque où le sionisme fait renaître l’hébreu comme langue vernaculaire. Par le biais de l’intrigue linguistique, l’hypothèse de l’identité nationale juive s’introduit donc dans le premier roman de Cohen.

Haut de la page  ]

Rencontres

Réseau « Champ littéraire »

14-16 Mai 2008 - Sciences humaines et sociales en société
Resp. G. Sapiro - Université Paris Descartes

Publications et activités

Normes, déviances, insertions

[7.11.2008] - Publications

Gérard Mauger, José Luis Moreno Pestaña et Marta Roca i Escoda viennent de publier aux Editions Seismo Normes, déviances, insertions [...]

Pierre Bourdieu : Key Concepts

[12.9.2008] - Publications

Michael Grenfell vient de publier en Angleterre aux éditons Acumen Pierre Bourdieu : Key Concepts [...]

archive des nouvelles >>