Colloque : Champ littéraire et nation [ Colloque préparatoire ]
2.09 - Le champ littéraire de la RDA entre hétéronomie et tentatives d’autonomie
Auteur(s) : Carola Hähnel-Mesnard
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Après 1945, l’évolution de la littérature en zone soviétique et en RDA, avec l’instauration d’un cadre institutionnel hétéronome, des codes esthétiques et un rapport à l’héritage national particuliers, conduit à la constitution d’un champ littéraire qui diverge – malgré des interactions – du champ ouest-allemand. Le choix du modèle bourdieusien dans le contexte de la RDA présuppose d’abord des interrogations sur son application possible à une société de type soviétique. Dans les États dictatoriaux, Bourdieu conçoit effectivement le risque d’une transformation du champ en appareil. Or, grâce aux interactions des groupes sociaux et aux formes de résistance qui en surgissent, ainsi qu’à la persistance de certaines lignes de tradition, cet état limite du champ n’est jamais réellement atteint. Pour transposer son modèle de l’espace social à la RDA, Bourdieu remplace le capital économique par le capital politique qui devient le principe de différenciation primordial. Partant, le rapport de force entre capital politique et capital culturel se traduit dans le champ littéraire qui s’étend entre le pôle dominant, hétéronome, à fort capital politique et le pôle dominé, autonome, à fort capital culturel.
Lorsqu’en 1951, avec la campagne contre le « formalisme », le régime renforce sa pression sur le domaine littéraire, la plupart des écrivains et intellectuels renoncent à une prise de position publique. Ayant soutenu le jeune État depuis sa fondation, en le légitimant par leur littérature et en acceptant d’exercer des fonctions politiques, ils continuent à approuver les objectifs de la mise en place d’une société nouvelle. La nette structuration du champ littéraire entre les deux pôles du capital culturel et du capital politique est donc, au moins aux débuts de la RDA, problématique. Compte tenu de leurs biographies (expériences de la République de Weimar, de l’exil et du IIIe Reich), ces écrivains sont prêts à renoncer à leur autonomie littéraire. Dans cette perspective, il faudra réévaluer le statut de l’autonomie artistique qui ne pourra plus être un critère absolu. Pour déterminer « l’indice » de l’autonomie dans le champ, il faudra analyser dans les différentes périodes, en dehors du cadre institutionnel, les facteurs hétéronomes « internes », provenant aussi d’auteurs qui ne se situent pas du côté du pôle hétéronome.
L’analyse de l’état du champ littéraire dans les années 1980 peut illustrer ce propos. A cette époque, une nouvelle génération d’auteurs répond à la censure et au contrôle par ses propres moyens, en créant des réseaux de revues littéraires et artistiques autoéditées. Ils affirment ainsi pour la première fois leur entière autonomie par rapport aux institutions, en cherchant parallèlement à abandonner toute référence au discours du pouvoir, y compris dans le sens d’un contre-discours. Dans de nombreuses déclarations et prises de positions, ils se distancient de leurs aînés, non pas en critiquant les auteurs idéologiquement les plus proches du pouvoir, mais en s’en prenant aux auteurs certes critiques, mais loyaux à l’égard de la RDA. On s’attaque aussi bien à une conception de la littérature qui se fait le substitut de l’espace public en reflétant les conflits de la société, qu’à une littérature qui continue à véhiculer « l’esprit de l’utopie », même dans sa version négative ou dystopique. Car l’utopie devient elle-même idéologique lorsqu’elle sert de justification au discours officiel concernant le projet d’une société socialiste. Ainsi, la fonction substitutive et l’attachement à l’utopie apparaissent, dans ce contexte particulier, comme facteurs hétéronomes. Si les jeunes auteurs sont allés le plus loin dans l’affirmation de la logique interne du champ en s’affranchissant des contraintes hétéronomes, ils adoptent également les formes littéraires les plus innovatrices. Dans « l’espace des possibles » du champ littéraire de la RDA, le retour à une pratique avant-gardiste et expérimentale leur permet d’occuper une position nouvelle. Ainsi, les principales coordonnées du champ littéraire s’élargissent et se déplacent : le pôle hétéronome est toujours investi par les écrivains orthodoxes ; dans la tension entre le pôle hétéronome et le pôle autonome, il y aurait les auteurs critiques liés à l’utopie et au pôle autonome, on assiste à la constitution d’un sous-champ, avec une production littéraire qui rejette aussi bien l’idéologie que l’utopie et que nous désignons, avec Foucault, d’hétérotopique. Globalement, la détermination des différentes positions des auteurs dans le champ littéraire et l’interrogation sur le caractère des éléments hétéronomes en dehors du politique permettent de sortir la littérature de la RDA des représentations stéréotypées entre le poète officiel et le dissident.
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