Colloque : Les systèmes d’enseignement et les catégories nationales de pensée
1 - Appel à contributions
L’inconscient académique
2004 marque la naissance officielle du réseau « Pour un espace des sciences sociales européennes » (ESSE). Ce programme de recherche international, dont l’objectif est d’analyser les conditions de possibilité et de réalisation d’un espace européen de la recherche en sciences sociales et humaines, bénéfice désormais du soutien financier de l’Union européenne. La phase d’organisation concrète du réseau est déjà lancée, notamment grâce aux différents colloques mis en place au sein des deux groupes de recherche fonctionnant en parallèle, l’un consacré à la production et la circulation des œuvres littéraires et artistiques en Europe, l’autre à la genèse de l'espace des sciences sociales en Europe.
La première grande réunion de tous les chercheurs impliqués dans cet effort visant à fonder un réseau transnational et transdisciplinaire en sciences sociales aura lieu en mars 2005 au château de Coppet (Suisse), sur les rives du lac Léman. Cette rencontre constitue un moment inaugural important pour le réseau ESSE. Une cinquantaine de chercheurs de cultures et de pays différents seront réunis pour fonder, au sein d’un espace de discussion rationnelle, les bases d’une science sociale plus consciente des « points aveugles » qui déterminent partiellement ses cheminements théoriques et empiriques.
Le thème choisi, l’inconscient académique, se situe au cœur des interrogations qui ont motivé la mise en œuvre du projet ESSE. Une des ambitions du réseau est en effet de mettre en place une démarche comparative favorisant la mise à jour des a priori disciplinaires propres aux sciences sociales en s’inspirant de la démarche proposée par Pierre Bourdieu. Bourdieu a en effet indiqué la présence, au sein de chaque groupe humain, de systèmes de schèmes cognitifs qui sont au principe de la construction de la réalité sociale. Ces inconscients culturels, qu’il appelle également des « transcendantaux historiques », fondent la doxa, c’est-à-dire tout ce qui va sans dire, qui va de soi — le taken for granted des anglo-saxons. Ces schémas cognitifs partagés, pour invisibles qu’ils soient aux yeux de ceux qui les incarnent, sont à l’origine du caractère évident des objets de pratiques et de discours propres aux différents champs sociaux. La science — et moins encore la science sociale — n’échappe pas à la règle. En tant qu’entreprise d’accumulation de savoir, la science ne pourrait subsister sans l’activité sous-jacente du système éducatif. Or l’éducation représente un puissant mécanisme de transfert des schèmes cognitifs : elle transmet en particulier des principes de vision et de division spécifique (comme l’opposition entre les lettres et les sciences, entre sciences « dures » et « molles », entre le « quantatif » et le « qualitatif », etc.) qui structurent par la suite l’activité intellectuelle.
Etant donné le lien consubstantiel qui unit le monde éducatif à l’Etat, il est pour ainsi dire naturel que les schèmes cognitifs hérités de la scolarisation diffèrent selon les pays. Ces différences dans l’infrastructure cognitive des tenants du capital scolaire ont donc toutes les chances de se répercuter sur les manières d’envisager les thèmes et les méthodes propres aux différentes disciplines des sciences sociales. Comme ces différences reposent sur des schèmes inconscients, elles tendent à passer inaperçues la plupart du temps. Certes, lors de confrontations circonstanciées avec des collègues étrangers, un certain flottement conceptuel sera peut-être perçu par les plus attentifs des participants, pour être aussitôt ramené à un « problème de langue ». Mais, sans l’effort systématique d’un corps disciplinaire, il est peu probable que ces frictions cognitives débouchent sur une activité consciente visant à mettre en évidence les structures invisibles, et spontanément reconduites, de mise en forme du réel.
C’est à cette entreprise archéologique de mise à jour de l’architectonique des différentes traditions nationales en sciences sociales que va s’atteler ESSE lors de son colloque inaugural. Les participants travailleront pendant trois journées, divisées en séances plénières et en ateliers, autour de la question de la production et reproduction scolaire des visions et divisions du monde social au sein de différentes traditions nationales. Seule une réflexion collective, comparative et transdisciplinaire est en mesure de montrer en quoi les systèmes d’enseignement nationaux constituent autant de lieux privilégiés d’inculcation de catégories de pensée et de jugement. La circulation des biens littéraires constitue dans ce cadre un objet d’étude prévilégié. D’une part, les analyses en cours dans le réseau « Production et la circulation des œuvres littéraires et artistiques en Europe » sont essentielles dans la mesure où la nationalisation des littératures européennes a accompagné le vaste mouvement de formation ou de renforcement des nations et des nationalismes au cours du XIXe siècle. La littérature constitue par là un terrain privilégié où affleurent, peut-être plus que nulle part ailleurs, les nervures des différentes fibres nationales. Les cas étudiés en littérature montrent par ailleurs que la carte littéraire de l’Europe ne recouvre pas complètement la carte de ses frontières géo-politiques ; il convient donc de se méfier de toutes les formes de « naturalisation » du concept même de nation. D’autre part, l’espace littéraire illustre à merveille une autre propriété des champs académiques : ils s’inscrivent dans des processus d’échanges internationaux de plus ou moins grande envergure. Certains « coups » éditoriaux peuvent ainsi naître d’une compréhension décalée, teintée par une tradition culturelle différente, d’une œuvre littéraire ou d’un concept théorique. L’étude de la plus-value symbolique associée à l’usage de concepts issus de traditions nationales étrangères, de même que la lutte herméneutique pour le monopole de la « juste traduction », a tout intérêt à ne pas se cantonner au champ de la littérature. Le prestige associé à l’usage d’hypothèses ou de méthodes provenant de traditions exogènes à l’espace de référence indigène mérite plus que jamais d’être étudiée au sein des différents champs théoriques des sciences sociales.
La mise en parallèle d’histoires collectives, incarnées dans des systèmes spécifiques d’enseignement, avec les trajectoires individuelles concrètes des membres d’une société donnée, permettra de mieux comprendre les déterminations des catégories « spontanées » avec lesquelles les différentes traditions disciplinaires nationales empoignent leurs sujets d’étude. L’étude de cas, littéraires, sociaux, politiques et scientifiques, issus de pays différents facilitera aux spécialistes des sciences sociales l’indispensable travail de la possibilité d’opérer un décentrement par rapport à leur propre tradition ainsi que la possibilité d’envisager une pratique descriptive et explicative plus objective au sein de leur propre domaine de recherche. A titre d’illustrations, voici quelques-uns des questionnements qui sont susceptibles d’enrichir cette démarche collective :
- Comment certains concepts clés sont-ils « entendus » dans les différents espaces européens (et américain) de discussion scientifiques ? Qu’en est-il notamment, de notions comme « culture ». « individu », « espace public », « politique », « exclusion », et même « société » ? Parfois, les vocabulaires eux-mêmes diffèrent (ex. « Gemeinschaft » vs « Gesellschaft ») et découpent des significations difficilement saisissables pour les porteurs d’une langue différente.
- Comment les conceptions que les Etats se donnent du rôle de l’Ecole influencent-elles le processus d’acquisition des connaissances et la plus ou moins grande distance critique par rapport au savoir transmis ? Peut-on mettre en évidence certains courants historiques, nationaux et trans-nationaux qui ont durablement modifié les philosophies de l’éducation ?
- Comment le rôle de la recherche (fondamentale, appliquée) est-il perçu au sein des différentes traditions nationales ? Quelle est sont statut et son indépendance par rapport aux « besoins » de l’Etat ?
- Dans quelle mesure les différentes conceptions de l’éducation élémentaire, et la nature du « dressage » (pour reprendre un terme de Wittgenstein) qui en résulte, influencent-t-elles par la suite les parcours scientifiques ? La compréhension des parcours individuels au sein de ces institutions nationales permet-elle de mieux comprendre la naissance et la portée de certains concepts fondamentaux des sciences sociales ?
- Comment utiliser les études menées en littérature pour analyser les succès théoriques de certaines notions qui, à des moments particuliers de l’histoire, semblent « rencontrer leur public » ?
- Peut-on mettre en évidence, au-delà des différences nationales, certains traits communs à l’inconscient académique ?
- Il est des courants de pensée qui transcendent les frontières nationales. Possèdent-ils des traits structuraux spécifiques qui expliquent leur succès international ? Obéissent-ils à une logique de champ(s) ?
Toutes les propositions susceptibles d’enrichir ce travail collectif d’analyse des catégories « impensées » au sein des traditions nationales de pensées sont les bienvenues. Une cession spéciale, ouverte à un large public, se tiendra dans un des grands auditoires de l’Université de Genève. Tout en introduisant officiellement le réseau ESSE à la communauté dans son ensemble, elle sera consacrée au grand mouvement d’unification des cursus académique européen (Bologne). Un des buts consiste à profiter du caractère international et interdisciplinaire d’ESSE afin d’éclairer la manière le processus de Bologne est compris au sein de traditions académiques différentes. Assiste-t-on à l’avènement d’une nouvelle philosophie de l’éducation en Europe où à de simples réinterprétations nationales d’une formule administrative inédite ? Les Etats nationaux vont-ils garder la maîtrise de leurs institutions éducatives ? N’a-t-on pas affaire à l’imposition d’un modèle unique européen d’inspiration américaine, comme en témoigne les nouveaux titres universitaire (« bachelor », « master ») ? Peut-on d’ores et déjà imaginer la nature du modèle éducationnel qui va finalement émerger de ce bouleversement des habitudes académiques ?
L’objectif de ce premier colloque de l’ESSE est donc ambitieux. Il ne s’agit rien moins que de poser les fondations d’une étude des structures élémentaires de la vie académique. Il s’agit d’un défi passionnant pour les sciences sociales qui, pour la première fois de leur histoire, ont à leur disposition un outil collectif d’objectivation de leurs pratiques. C’est donc à ce travail d’ « objectivation réflexif », que Bourdieu appelait de ses vœux, que nous vous invitons cordialement.
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Rencontres
Réseau « Champ littéraire »
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